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De quoi un jeune peut-il rêver en Haïti?

Jeudi 24 septembre 2020 ((rezonodwes.com))– En tant qu’étudiant en Administration Publique, il m’arrive souvent de jeter un coup d’oeil dans la constitution de 1987. Je tombe à chaque fois sur des articles qui m’étonnent.

Comme ceux ayant rapport aux droits de la personne. J’aime particulièrement l’article 23. Il dit que « L’Etat est astreint à l’obligation d’assurer à tous les citoyens dans toutes les collectivités territoriales les moyens appropriés pour garantir la protection, le maintien et le rétablissement de leur santé par la création d’hôpitaux, centres de santé et de dispensaires. »

Il y en a bien d’autres qui sont tous aussi merveilleux. C’est comme si ces genres d’articles ne nous étaient pas destinés. Entre ce qu’ils disent et ce nous vivons, c’est comme le paradis et l’enfer.

En Haïti, on n’a pas le droit à la santé, à une éducation de qualité et qui n’est pas à deux vitesses, au travail, à la sécurité… C’est évident, tout le monde le sait. Mais, ce dont on se rend compte aussi, c’est que nous les jeunes, on n’a même pas le « droit de rêver ».
Au moins 6 haïtiens sur 10 sont pauvres. Avec une population largement jeune comme la nôtre, on peut déduire qu’une grande partie de ces 6 haïtiens sont des jeunes. Des jeunes qui voudraient tant sortir de la pauvreté. Il y en a même qui ont choisi l’école, car, il fut un temps, c’était un véritable ascenseur social en Haïti.

J’aime observer le parcours de certains gens qui sont devenus grands, grâce à cet ascenseur. Qu’est ce qu’ils m’inspirent! J’ai vu ainsi une photo du Docteur Thomas Lalime, l’un des rares haïtiens vivants qui inspirent beaucoup de jeunes universitaires en Haïti. Elle a été prise durant son premier jour d’examen de fin d’études primaires. Je l’ai vue sur sa page Facebook . Et là je me suis dit: ça alors! Thomas Lalime était un enfant un jour, le voilà devenu un Docteur en économie très apprécié et écouté.

Nous sommes beaucoup d’enfants et jeunes en Haïti, qui voudrions tant dire que demain nous aussi nous serons comme Docteur Thomas Lalime. Mais l’école n’est plus un ascenseur social ici. On n’a donc plus le droit de faire ce rêve.

Nous les élèves des écoles publiques en Haïti, nous ne pouvons plus compter sur l’école malheureusement. Nous n’avons donc plus le droit de rêver d’un meilleur demain. Notre année académique 2019-2020 peut en témoigner…

Nous qui sommes élèves du secteur privé, nous n’avons plus le droit de rêver non plus. Car nous vivons avec la peur au ventre. Nous ne savons pas quand, à cause de l’irresponsabilité avérée du MENFP et des professeurs concernés, des élèves du secteur public nous attaqueront pour dégager leurs frustrations légitimes

Nous qui sommes élèves et universitaires en Haïti, nous n’avons plus le droit de rêver.

Car nous vivons dans un pays où l’incertitude s’étend partout comme une traînée de poudre. Comment rêver ou se fixer des objectifs, quand nous savons bien qu’à n’importe quel moment peut survenir un énième « peyi lòk », ou une énième vague de kidnapping?
Quand ce n’est pas un « peyi lòk », c’est une cause naturelle qui nous vole 4 mois de notre vie. Comment rêver quand même après 4 mois de confinement, qui suivaient 4 mois de « peyi lòk », on ne peut toujours pas aller à l’école véritablement à cause d’une nouvelle forme de « peyi lòk ».

Lorsque ce ne sont pas des Etudiants qui protestent pour réclamer justice pour Me Dorval, ce sont des Policiers qui manifestent violemment, pour exiger la libération de leurs confrères. Lorsque ce ne sont pas des politiciens qui exigent, à raison, le départ du gouvernement inefficace en place, ce sont des bandits qui brulent des maisons, bloquent des rues ici et là, et massacrent des gens sous le silence complice de la justice.

Nous ne pouvons plus rêver dans ce pays.

De quoi pouvons nous rêver quand des gens comme Me Dorval Monferrier, Me Jean Anil Louis-Juste, Mme Farah-Martine Lhérisson, Me Lamothe Lavoisier… se font assasiner si facilement sous les yeux pousillanimes de la justice haïtiennes. Qu’est ce que nous, jeunes, pouvons espérer quand jusqu’à présent les familles de François Guy Malary, Jean Leopold Dominique, Mireille Durocher Bertin… n’ont pas encore obtenu justice et réparations? Alors on va rêver de quoi dans ce pays?

Après avoir vu une vidéo des « 400 mawozo » de la Croix-des-Bouquets, dans laquelle ils exhibent leurs puissantes armes, de quoi va-t-on rêver? De quoi peut-on rêver quand on sait que même tout près de la résidence présidentielle on peut être abattu par dans bandits armés non identifiés?

Vous pensez que nous pouvons rêver de quelque chose, quand, même au sein du palais national, notre président ne parvenait même pas à faire respecter les trois jours de deuil national en mémoire de Me Dorval? Lui qui a été « un illustre avocat, un éminent juriste, le bâtonnier de l’Ordre des avocats, un éminent professeur des Universités, Docteur en Droit »…ah mesye!

Seigneur, mais qu’est ce qu’on a foutu pour mériter de naitre dans un tel pays? Des policiers qui doivent intervenir à chaque fois que la population manifeste de façon violente, pour rétablir l’ordre et la paix, sont aujourd’hui ceux qui sont obligés de manifester de façon violente, encagoulés et avec leurs armes de service à la main. Des policiers incendient des voitures! On est où exactement? Pis encore, un ancien policier qui devient un puissant chef de gang…

Chaque jour ici est un jour de déception, de sidération et de désespoir. On ne peut même pas aller à l’école normalement. On ne peut même pas rêver. Mais ça fait mal!

Cependant, comme l’a dit Michael Jackson, « dans un monde rempli de désespoir, il faut encore oser rêver ». Ce sont ces moments difficiles qui engendrent les hommes de caractère et courageux. En effet, « la véritable grandeur d’un homme ne se mesure pas à des moments où il est à son aise, mais lorsqu’il traverse une période de controverses et de défis » Martin Luther King. Donc, osons rêver.

Enivrons-nous de rêves de grandeur, rêves d’ascension sociale, de l’émergence d’une nouvelle classe politique, d’un pays dirigé et administré. Il faut s’énivrer de rêves. Rêves d’un pays salubre, d’un pays où les jeunes sont insérés socialement, où l’impunité est combattu avec ferveur, où nous pouvons dessiner notre avenir avec certitude… Il faut quand même oser rêver de vivre dans pays, un vrai! Et, luttons corps et âme pour les matérialiser.

Un jour, on le dira peut-être. On a quand même osé rêver…

Carlyns JEAN FRANÇOIS
Comptable de formation
Etudiant finissant en Administration Publique à l’INAGHEI.

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