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Lettre ouverte à Pradel Henriquez, ministre de la culture et de la communication

Jeudi 24 septembre 2020 ((rezonodwes.com))–

Monsieur Pradel Henriquez

Ministre de la culture et de la communication

En ses bureaux

Monsieur le ministre,

Comme attendu, les allégations de harcèlement sexuel et de viol visant le directeur général de la Bibliothèque nationale d’Haïti, chroniqueur littéraire présentateur de l’émission «Koze Kilti» diffusée sur RFI, Dangelo Néard, n’ont pas cessé de susciter de réactions.  

C’est avec grande consternation et déception que nous avons pris connaissance des propos que vous avez prononcés à l’égard des présumées victimes, propos selon lesquels votre ami, votre subalterne aurait été victime d’un complot concocté par un laboratoire de femmes sans scrupule composé de faussaires, de délinquantes et de scélérates fabriquant des accusations de viol.

Hors de tout doute raisonnable, ces attaques malveillantes et attentatoires à la dignité, à l’intégrité et à l’honneur des femmes qui, au prix d’un héroïsme surpassant, osent briser l’omerta et braver les stéréotypes d’une société éminemment machiste pour dénoncer leur présumé agresseur constituent une sorte d’agression pour celles qui en sont les cibles ou celles qui souffrent en silence, mais qu’elles envoient également un signal assez alarmant à l’humanité toute entière.

Cette désinvolture délibérée se révèle d’autant plus révoltante que vous n’aviez pas manqué d’aplomb de vous en prendre, avec des arguments insaisissables, à ceux et celles qui ont reprouvé vos propos jugés insultants, sexistes et misogynes indignes d’un ministre de culture et de communication.

Monsieur le ministre, que la ligne idéologique et les doctrines de votre chapelle à laquelle vous aviez-vous-même attribué les épithètes les plus ignobles dans un passé non lointain vous obligent aujourd’hui à témoigner une solidarité indéfectible envers des corrompus, des incultes, des dépravés, des criminels, nous le comprenons, mais que vous vous érigiez en inquisiteur pour clouer au pilori des présumées victimes d’agression sexuelle sans aucune forme de jugement de manière la plus célère et irréfutable tout en innocentant le présumé agresseur, cela nous répugne profondément.

A titre de ministre vous n’êtes pas sans savoir que les agressions sexuelles constituent un des enjeux les plus préoccupants de notre société;  Et que toute autorité d’un Etat qui se respecte a l’impérieuse obligation de manifester le respect et l’empathie envers toute présumée victime d’agression sexuelle. Or votre  agissement s’apparenterait à un acte de dénigrement, d’intimidation, de menace et à une tentative de réduire malhonnêtement au silence des femmes haïtiennes, présumées victimes de viol et de harcèlement sexuel.

Monsieur le ministre, malgré la disparité croissante des rapports de forces entre les citoyennes et les fonctionnaires d’Etat, et l’ancrage de la culture du viol dans notre société,  nous avons du mal à comprendre cette désinvolture d’attaquer une fois de plus des femmes présumées victimes au moment où l’on parle d’équité de genre, d’émancipation de la femme et d’inclusion sociale. Car ce faisant, vous nous ramenez malencontreusement à l’esprit l’image d’autres femmes haïtiennes ayant subi des traitements méprisants de la part des hauts fonctionnaires.

On pourrait citer l’exemple de l’ex-président Michel Joseph Martelly qui s’en prenait en déclarant, en 2015, à une citoyenne qui avait osé questionner sa gestion des affaires de l’État: «Pute…», «trouve-toi un homme», «va te faire prendre derrière le mur». Et s’agissant de la théorie du complot, l’histoire de M. Josué Pierre Louis et Yves Jean-bart en sont deux exemples probants. Mais l’ironie du sort c’est que Josué Pierre Louis a été déclaré « Persona Non Grata» en Belgique tandis que M. Jean-Bart subit présentement une sanction disciplinaire par la FIFA tandis que la justice haïtienne tarde encore à jouer son rôle de protecteur de la société.

Monsieur le ministre, il est malheureux de constater que votre recours malavisé à l’ultime stratagème ou à la théorie du complot consistant à balayer de la main des accusations de viol et de harcèlement sexuel révèle des velléités des plus ignobles de votre ministère censé être l’un des promoteurs des  orientations gouvernementales en matière de lutte contre les agressions sexuelles.

Il est donc inimaginable, voire incompréhensible que vous ignorez les préjudices engendrés à la société par votre posture publique sur un sujet si sensible et délicate. Car pour avoir collaboré avec la regrettée mémoire, madame Ginoue Mondésir, présentatrice vedette de Télémax, nous osons croire que vous pleurez encore son assassinat tragique.

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Pour votre gouverne, nous nous permettons de vous rappeler qu’il y a une différence énorme entre le profil d’un président de la république et celui d’un ministre de culture. Si même un petit vulgaire au passé sulfureux peut aisément accéder à la magistrature suprême de l’Etat, n’importe qui ne devrait pas être ministre de la culture. Il s’agit d’ailleurs d’un poste nominatif qui requiert une ratification parlementaire. Cela dit, le ministère de la culture et de la communication est le plus représentatif entre tous les ministères.

«Au motif qu’un gouvernement aurait pu se limiter à la seule personne du ministre de la Culture. Tout est culturel. Tout baigne dans la culture. Tout en porte le sceau distinctif. Les autres portefeuilles ministériels ne répondent qu’au souci d’opérer un axe pratique des grandes orientations gouvernementales. » Rien de plus ! L’actuelle crise sanitaire ayant touché de plein fouet le secteur artistique et culturel nous permet de voir d’ailleurs à quel point la culture est une pierre angulaire de l’humanité.   

Un ministre de la Culture et de la communication, poète de son état qui se réclame d’ailleurs disciple de Jacques Prévert pour prévaloir son humanisme et l’amour de son prochain doit savoir faire preuve d’élégance, de retenue, de décorum et ne pas rater la moindre occasion d’exprimer sa sensibilité, son amour et son empathie envers la femme, matrice existentielle de l’humanité.

Malheureusement, ce n’était pas le cas du 12 septembre dernier où vous avez tenté de dresser les vieux épouvantails de la peur, du  bâillonnement, de l’intimidation, du dénigrement dans le contexte d’une crise d’insécurité et d’impunité sans précédent.

Pourquoi monsieur le ministre, nous ne pouvons consentir à votre politique culturelle et cautionner par notre silence votre attitude malsaine, irrévérencieuse et misogyne. Il est inacceptable qu’en dépit des avancées de la civilisation, des détenteurs de l’autorité de l’Etat, se sentent encore et toujours autorisés à attaquer publiquement l’intégrité des femmes.

A la lumière de nos préoccupations invoquées précédemment, nous pensons qu’il est de votre devoir de faire preuve de vos engagements au service d’une culture qui n’instrumentalisera pas le pouvoir en vue de légaliser le viol et le harcèlement sexuel, et par ainsi rétablir la confiance de la société en général.  Sinon vous risquez contrevenir à l’esprit et au corps de l’une de vos propres déclarations : « Les intellectuels haïtiens, gardiens des valeurs morales qu’ils étaient, deviennent eux-mêmes des fusibles et qui sautent d’un coup, et au premier plan.»

Et si cette lettre ouverte ne vous convainc pas à donner plus de considération au poste que vous occupez, à la sécurité et au bien-être des femmes victimes d’agression sexuelle, il serait peut-être temps de jeter votre tablier tout en présentant des excuses à la nation.

Cordialement !

Wilton Vixamar
vwilton2002@yahoo.fr
23 septembre 2020

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