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France : Un jeune haïtien doctorant en Science Politique écrit au Président Jovenel Moïse

Lundi 9 novembre 2020 ((rezonodwes.com))–

À Monsieur Jovenel Moise, Président de la République d’Haïti

Non, la corruption n’est pas la base du « grand fossé » entre deux groupes d’Haïtiens

Monsieur le Président,

Cette réflexion est pour réagir à votre déclaration concernant « le grand fossé entre les plus riches et les plus pauvres » de notre pays.

Ma démarche, Monsieur le Président, ne vise pas à donner une réponse négative à votre déclaration, comme le ferait un opposant politique. Vous avez peut-être raison, dans une certaine mesure, compte tenu de vos expériences pendant votre mandat comme Président de la Première République noire libre et indépendante du monde. Toutefois, je veux vous exprimer démocratiquement mon désaccord par le fait que vous avez qualifié la corruption qui gangrène la société haïtienne comme étant la base du fossé entre les plus riches et les pauvres de notre pays. Ma réflexion se décline en sept points.

  1. Rappel des faits et désaccord par rapport votre déclaration

En effet, j’ai lu, dans Le Nouvelliste du 27 octobre 2020, votre déclaration selon laquelle « (…) c’est la corruption qui est à la base d’un si grand fossé entre les plus pauvres et les plus riches ». J’ai également écouté votre déclaration, en visionnant la séquence de la vidéo en question.

Monsieur le Président, vous avez fait cette déclaration à l’occasion d’un symposium organisé par la Primature le 27 octobre 2020 autour du thème «  » Les institutions de contrôle au cœur de la bonne gouvernance et de la lutte contre la corruption « . Il me semble que vous avez voulu faire passer un message qui vous tient à cœur, celui de répondre à vos détracteurs.

Permettez-moi de vous dire que « NON » la corruption n’est pas la base du « grand fossé entre les plus riches et les pauvres » dans le cas d’Haïti. Cette déclaration peut avoir sa place dans d’autres pays où le fléau qu’est la corruption fait des dégâts, mais pas dans le même contexte que celui d’Haïti. De la corruption, il y en a toujours eu, il y en a aujourd’hui et il y en aura probablement demain, dans les pays du Nord comme dans ceux du Sud. C’est vrai, chacun essaie de trouver les vraies raisons de la mauvaise gouvernance d’Haïti ou le blocage de son développement. C’est même ordre d’idées que, certains acteurs considèrent le problème d’Haïti est lieu à la Constitution en vigueur. Pour ces personnes La constitution est responsable de tout le mal qui s’abat sur Haïti. D’autres, par contre, affirment que c’est l’impunité généralisée, l’instabilité politique, la misère, la division etc. qui retient le pays dans une situation du sous-développement et d’inégalité sociale. Autant de points de vue et d’observations qui tentent d’expliquer les différents maux qui rongent la société haïtienne dans toutes ses états.

Monsieur le Président, toutes critiques, toutes ces considérations ont un fondement vu qu’elles reflètent une certaine réalité d’Haïti. C’est pourquoi, je ne veux pas ignorer aucune d’entre elles. Néanmoins, le fossé entre les deux catégories sociales faisant l’objet de votre intervention au symposium, est plus large et plus profond que ça.

Pour moi et comme pour beaucoup de nos concitoyens qui le pensent mais n’osent pas le dire, la façon dont vous résumez ce « grand fossé », est une façon de déresponsabiliser l’État et toutes les élites haïtiennes qui ont volontairement œuvré pour en arriver là. Monsieur le Président, le fossé entre les plus pauvres et les plus riches en Haïti est un fait historique, un produit idéologique.

  • L’assassinat de Dessalines et l’exclusion d’une catégorie d’Haïtiens : première cause du fossé haïtien

Pour bien appréhender cette problématique, il serait conseillé de remonter au 17 octobre 1806, aux causes de l’assassinat de l’Empereur Jean-Jacques Dessalines. Depuis lors, deux groupes d’Haïtiens se sont tournés le dos, d’une part, les anciens libres et les nouveaux libres, d’autre part, les masses d’esclaves et les Affranchis (Noirs et Mulâtres). D’ailleurs dans vos récentes déclarations, vous avez pointé du doigt certains auteurs de l’assassinat du Premier Chef d’État haïtien. Cet acte est un péché originel qui continue d’ensorceler la vie du Peuple haïtien.

Aussi, le fossé entre les plus riches et les plus pauvres, repose sur l’exclusion d’une catégorie d’Haïtiens dans la gestion de la chose publique. Mais cette trahison a pour objectif d’isoler les couches populaires. Elle a également pour but d’exclure des décisions politiques les masses populaires qui étaient réfugiées dans les mornes, lors du mouvement du Marronnage, afin qu’elles y restent en marge de l’Etat haïtien, en devenant un « pays en dehors » pour reprendre le titre d’un ouvrage célèbre (Gérard Barthélémy, L’univers rural haïtien. Le pays en dehors). Et de fait, ces anciens esclaves devenus libres, sont contraints de rester dans les mornes, dans la paysannerie parce qu’ils ont toujours été exclus. D’ailleurs, l’occupation de l’espace rural haïtien vous en donne une idée aujourd’hui encore. Maintenant, depuis des décennies ces populations se subdivisent en masses rurales et masses urbaines en raison de l’exorde rural des années 1980. Elles vivent toutes les deux dans des conditions infrahumaines, sous les regards blasés des classes dirigeantes. C’est pourquoi, je considère que l’assassinat de l’Empereur et l’exclusion des masses populaires comme la première cause du fossé entre les plus riches et les plus pauvres d’Haïti.

Nos masses connaissent une existence de fait, mais pas de droit en termes de politiques publiques.  Ainsi, l’État a échoué dans l’accomplissent de sa mission, car il n’a pas répondu à ses obligations envers tous ceux qui ont lutté pour son avènement. C’est peut-être dans cette idée que Mérion (1998) parle de « l’État inachevé » pour qualifier l’État haïtien dans ses travaux intitulés « Le défi haïtien : re-fonder l’Etat à partir de la décentralisation ? »

Dans un article publié par le journal en ligne Ayibopost, l’écrivaine haïtienne, Yannick Lahens, récemment championne du Prix Carbet de la Caraïbes 2020, relate que « Depuis longtemps, tout est mis en place pour que les petits bourgeois, les urbanisés et même les paysans dès le début des années 1970 ne puissent pas habiter ce pays» (Ayibopost du 30 octobre, 2020). Cette approche vient confirmer un certain piège dans lequel végète l’Haïtien d’en bas. Dans la poursuite de ses idées, l’auteure stipule que, « On n’a jamais laissé à l’Haïtien le temps d’habiter ce pays. Malgré l’effort de ces gens du pays “en dehors” pour organiser la vie en communauté, sans l’aide de l’état, ils se retrouvent à un moment face à la nécessité de se déplacer. Se dépayser. ». Cette marginalisation que subit l’Haïtien depuis pratiquement l’indépendance, semble faire partie d’un plan qui ne dit pas son nom, mais qui est parfaitement compris dans l’imaginaire collectif haïtien.

  • L’appropriation de l’État par les élites : deuxième cause du fossé haïtien

Depuis la mort de Dessalines en 1806, une minorité s’est appropriée de l’État haïtien et tout ce qu’il en reste comme richesses. Cette action peut être considérée comme la deuxième cause du grand fossé entre les plus riches et le plus pauvres d’Haïti.

Cette minorité féodale maintient la grande masse des nouveaux libres dans l’ignorance et se tourne vers l’extérieur pour commercer sans pour autant développer l’agriculture nationale ni mettre en place des dispositifs de redistribution sociale au bénéfice de tous.

Les élites haïtiennes construisent, au contraire, un appareil de domination (Webber, 1914) maintenant les couches défavorisées dans un alphabétisme arriéré. Pour se conforter, ces dominants néo-coloniaux installent un processus de sélection de nouveaux Affranchis. Les nouvelles recrues, notamment dans l’appareil d’État, sont conditionnées pour ne pas retourner vivre avec leurs semblables du Pays en dehors. Ces nouveaux Affranchis découvrent dans l’appareil d’État un certain nombre de privilèges auxquels ils n’avaient pas droit avant. Ainsi, ils font partie désormais du cercle des dominants.

Pendant tout le XIXe et le XXe siècle, Haïti et la majorité de ses fils exclus, ont vécu toutes sortes de troubles dont les conséquences sont pluridimensionnelles.

  •  La période de 1986-1987, une occasion ratée au profit du renouvellement du fossé

En 1987 qui marque l’adoption de nouvelle Constitution après la chute de la dictature des Duvalier e 1986, une occasion s’est présentée pour refonder la Nation haïtienne et moderniser l’État haïtien en incluant les masses dépossédées, mais les dominants en ont profité pour se renouveler en recrutant de nouveaux acteurs qui étaient frustrés « peut-être » parce qu’ils étaient dehors. Ainsi, une fois recrutés et assimilés, ils assurent pour le meilleur et pour le pire l’exclusion continue des masses défavorisées. Au lieu de soulager le sort des dépossédés de longue date, l’ensemble de ces acteurs contribuent à l’émergence d’une nouvelle forme de paupérisme avec pour conséquence particulière la destruction du modèle économique des masses paysannes, particulièrement l’agriculture et l’élevage.

En revanche, en abandonnant les terres et les campagnes pour se rendre en ville à la recherche d’un mieux-être, les laissés-pour-compte sont une nouvelle fois perdus, trahis et exploités d’une nouvelle manière. Autrement, ils sont encastrés dans leurs quartiers populeux et subissent de nouvelles formes d’exploitations : la violence sociale, le banditisme d’État, tout cela au nom de la démocratie.

En 1987, l’entrée d’Haïti en démocratie a permis d’instituer une réorganisation de l’État. Les élites parlent au Peuple de l’accès à de nouveaux droits, de nouvelles opportunités économiques et des politiques sociales. Elles parlent aussi de la décentralisation, bref une vie en rose est promise au nom d’une nouvelle Constitution. Mais une nouvelle fois, la trahison, a gagné ; les dominants avec leur système, re-bétonnent leurs édifices fissurés lors des soulèvements populaires ayant abouti à la chute de la dictature. Ils donnent au Peuple paupérisé le libertinage (la bamboche démocratique) à la place de la liberté d’expression, une façade de démocratie, des armes et de la violence à la place de l’éducation, des métiers et des emplois… Ces cadeaux sont suicidaires pour le Peuple haïtien compte tenu des résultats obtenus. Par conséquent, le fossé a été renouvelé.

  • Quelques questions qui aident

En parlant de la démocratie, Monsieur le Président, pourquoi toutes les institutions prévues par la Constitution de 1987 ne sont-elles pas mises en place ? Pourquoi les différents engagements en matière de bonne gouvernance, du respect des Droits Humaines et autres ne sont jamais une réalité en Haïti ?

Pourquoi le Directeur des Archives Nationales a, quant à lui, déclaré, « environ trois millions d’Haïtiens de zéro à x année n’ont pas d’acte de naissance sur le territoire national

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 » ? (Le Nouvelliste du 18 juin 2020). Pourriez-vous me dire qui sont ceux qui ne sont pas enregistrés ou qui n’ont pas un acte de naissance ? Ne sont-ils pas ceux du « Pays en dehors » (Barthélémy, 1990). Mais pourquoi l’État et les élites oublient-ils toujours ces citoyens quand il s’agit de leur donner l’accès aux droits socio-économiques alors que quand il s’agit d’organiser des élections, leur vote est un outil important pour légitimer l’État démocratique ? Ces citoyens sont même contraints et menacés pour aller faire leur carte électorale, la seule chose qui leur est donnée gratuitement sans pour autant qu’ils la demandent ou en ont réellement besoin.

Monsieur le Président, qu’en est-il de la décentralisation comme modèle de gouvernance et schéma de développement inscrit dans la Constitution de 1987 où il est prévu trois niveaux de collectivités locales ? Ces collectivités locales sont composées chacune de deux organes : un organe exécutif et un organe délibératif. Pourquoi les organes délibératifs ne sont jamais fonctionnels, hormis la courte expérience de 1997 qui n’a duré que six mois ? Pour être plus actualisé, pourquoi en 2017 suite à une résolution du Sénat de la République vous avez décidé de surseoir à l’organisation et la publication des résultats des élections indirectes ? Vous savez bien que la décentralisation est un canal par lequel les masses rurales et urbaines pourraient exercer la démocratie locale en s’impliquant surtout dans la gestion et le développement du pays ? Le blocage des élections indirectes qui implique par ricochet l’obstruction de la mise en place des organes délibératifs, est un obstacle à l’exercice des droits socio-économiques et politiques de ceux qui font partie du Pays en dehors.

  • Pour une requalification du fossé

Monsieur le Président, en vous appuyant sur cette liste non-exhaustive de constats faits aujourd’hui et hier, vous aurez compris que la corruption ne peut être considérée comme la base du fossé entre les plus pauvres et les plus riches dans les cas d’Haïti. Car, il n’y a pas longtemps que la corruption nous a envahis à une si grande échelle.  Il n’y a pas longtemps qu’elle est devenue, une valeur, une norme sociale. Elle bat son plein paradoxalement durant les régimes dits démocratiques qui se sont succédés depuis 1987.

Monsieur le Président ne pourrait-on pas dire que le fossé entre les plus pauvres et plus riches provient du refus de l’État haïtien et des élites haïtiennes de reconnaitre l’existence des masses populaires comme des citoyens à part entière alors qu’elles sont douées d’intelligence ? Le fossé dont vous parlez est le résultat de la trahison et de la division que subissent ces populations défavorisées. C’est aussi et surtout la non-accès de ces citoyens aux droits socio-économiques, notamment les droits à l’éducation, au logement, à l’emploi, à la santé etc. Le fossé est aussi et surtout les stratégies mises en place pour bloquer l’ascenseur social. C’est également l’inertie de l’État haïtien et des élites haïtiennes qui obligent la grande masse de nos des jeunes, dont la majorité sont des diplômés, à fuir le pays à la recherche du « bien-être » dans les pays étrangers où ils font très souvent humiliés.

Ceci dit, la corruption ne saurait en aucun cas responsable de ce fossé. Ou du moins, elle ne peut pas être la seule cause de la déchéance de la société haïtienne ni de la défaillance de l’État haïtien encore moins l’affaiblissement de toutes ses institutions. Cependant, je serais d’accord avec vous pour dire que la corruption est l’une des armes les plus puissantes instaurées par l’État haïtien et les élites économiques, politiques et même, religieuses pour asseoir leur pouvoir et jouir tous les privilèges du pays. Cette requalification pourrait permettre à l’État et des élites haïtiennes à prendre conscience et agir afin d’œuvrer à la réduction du fossé jusqu’à son extinction.

  • La nécessité d’une réponse collective face au fossé haïtien

Monsieur le Président, pour répéter mon ancienne professeure de Politique publiques : « l’État n’existe pas. Il n’y a que les autorités, celles qui agissent au nom de l’État ». Après un bref échange avec elle j’ai compris que l’État est une force, une puissance, une machine qui a besoin d’être mise en branle par les décideurs. S’il y a un problème ce n’est pas l’État qu’il faut critiquer, mais ceux qui mettent cette force, cette machine en exécution et qui agissent en son nom.

Par transposition, la corruption n’est pas un problème en soi.  Oui, elle fait du mal.  Par contre, il y a un acteur qu’il faut questionner aussi : celui qui n’est ni corrupteur ni corrompu, mais qui connait les auteurs de la corruption et qui ne fait rien, je ne veux pas parler de la Justice haïtienne. Cet acteur est le Peuple haïtien dans sa majorité qui subit toutes les conséquences de la corruption, mais pourtant qui reste très passif.

Monsieur le Président, je n’oserais pas dire que vous êtes responsable de ce fossé dont vous parlez, car il est là depuis très longtemps. Cependant, en abordant cette problématique de cette manière, vous rendez service à ce système dont vous êtes victime et que vous dénoncez. En l’abordant de manière incomplète, vous creusez davantage ce vieux fossé qui se régénère de temps en temps.

La réponse à ce fossé, Monsieur le Président, est complexe. Et vous ne pouvez pas l’aborder tout seul. Elle doit être nécessairement collective.

Veuillez agréer mes salutations citoyennes.

Francilien BIEN AIME

Doctorant Science Politique

francilien.bienaime@scpobx.fr

BIBLIOGRAPHIE

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