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Les deux visages de Port-au-Prince

par Wikelson Auguste

Lundi 28 décembre 2020 ((rezonodwes.com))– Port-au-Prince est perçue comme à la fois la capitale de la République d’ Haïti, le chef-lieu du département de l’Ouest, le chef-lieu de l’arrondissement de l’Ouest et la ville de la commune du même nom. C’est le siège des pouvoirs  politiques, économiques, financiers… Ville fondée en 1749, les rues qui la composent charrient un ensemble d’histoires toponymiques très riches et intéressantes. Port-au-Prince est divisé en des quartiers les uns plus intéressants en termes d’organisation socio spatiale, en termes de position géographique et aussi en termes de perception que les habitants ont de l’espace.

Cette ville est appelée Port-au-Prince  à cause du bateau français ‘’le Prince’’ qui avait l’habitude d’accoster – la partie Ouest de la ville – pour recevoir et transporter les denrées agricoles récoltées dans les montagnes du morne l’hôpital et d’autres produits vers la métropole française à l’époque où Haïti fut une colonie française, si ce n’est jusqu’à aujourd’hui. A Port-au-Prince, il y a une zone située au Nord appelée ‘’Bel air’’, à cause du climat doux, calme, car située en face du littoral de Port-au-Prince. C’était le quartier où résidaient les plus hauts gradés et les bourgeois de la ville. Les histoires toponymiques, l’hospitalité des habitants, les activités induites, novatrices et les opportunités offertes, font de Port-au-Prince un espace convoité par les habitants du pays en dehors[1], à la recherche des conditions de vie bien meilleures.

Mais, aujourd’hui, ces mêmes histoires et symboles, racontés ou vécus, conservés ou vilipendés, font de la ville un espace à double vissage. Ne faut-il pas regarder  et analyser ce construit social à l’aide d’une grille d’observations croisées pour comprendre ses dessous.

  1. Port-au-Prince, symbole de pouvoir et de contre-pouvoir

L’émergence des groupes d’intérêt et la modernité font du pays le théâtre des rivalités politiques, économiques et culturelles. La présence à Port-au-Prince, du Palais National, symbole du pouvoir Exécutif, du Parlement, symbole du pouvoir législatif, de la Cour de Cassation haïtienne, symbole du pouvoir judiciaire, et en termes de possibilité d’intégrer un parti politique et d’y militer-une forme d’intégration sociale, en termes de  possibilité de trouver un emploi soit par nomination, soit par participation à des concours, soit d’intégrer un gouvernement, ou de réussir dans une activité commerciale et ou industrielle ou une activité de service, etc., qu’offre Port-au-Prince, il est un lieu d’intégration sociale, et du coup, un lieu de  pouvoir par excellence.

Mais avec les différentes manifestations dans la capitale haïtienne qui ont abouti au renversement des régimes politiques, à des changements de gouvernement, à des maniements ministériels, avec les différents groupes de pression comme les organismes des droits humains, des secteurs financiers, des gangs armés qui y cohabitent etc., Port-au-Prince devient un lieu de contrepouvoir. L’on se rappelle les différentes luttes politiques ayant abouti à des changements de gouvernements. En effet, le besoin d’être intégré fait naitre le sentiment politique et amplifie les ambitions individuelles relatives à la prise du pouvoir ou l’intégration à tout prix. C’est ainsi que beaucoup de luttes pour renverser les pouvoirs politiques voient le jour dans histoire d’Haïti. Et ces dix dernières années confirment cette hypothèse avec les différentes manifestations organisées à travers tout le territoire national, certes, mais celles enregistrées à Port-au-Prince plus significatives, dans le but de changer la donne politique.

2. Port-au-Prince, ville centre et ville périphérique

Port-au-Prince est une ville centrale par sa position géographique et stratégique. Pour être placé au centre, elle jouit d’un ensemble de privilèges. Des institutions nationales ou internationales, politiques ou financières, sociales ou culturelles y fixent leur domicile. Des ONG, des Ambassades, des firmes multinationales et d’autres institutions de bienfaisance s’y établissent pour fonctionner. Donc, Port-au-Prince, est une ville centrale où tous les yeux sont rivés sur et vers laquelle tous les intérêts se convergent.

Les institutions étrangères qui y habitent investissent et aident. Elles dirigent et commandent suivant le dicton ‘’qui finance commande’’. Elles divisent le territoire, le déterritorialisent et le reterritorialisent à leur  propre sens et profit, en manipulant les haïtiens, quel que soit leurs titres et leurs qualités. Ainsi, Port-au-Prince, pouvoir unitaire aux yeux des nationaux, mais un pouvoir fédéral aux yeux des impérialistes surtout  avec des passerelles bien définies et délimitées, dirigées par des représentants des maitres et oppresseurs du monde, car trop riche pour laisser sans contrôle, d’où les caractéristiques de toute ville périphérique. Est-ce probablement pourquoi on dit d’Haïti qu’il est l’arrière-cour des USA, ou son 51e état, ou encore une ville française, tellement que ces étrangers s’immiscent sans réserves dans les affaires internes d’Haïti, ce qui serait impossible sans la complicité de certains nationaux au détriment des nationaux.

3. Port-au-Prince,  espace de décision et espace de réalisation

Port-au-Prince a pris son indépendance en 1803 et a commencé à célébrer cette quête réalisée à prix du sang le 1er janvier 1804. Pour consolider cette indépendance, des mesures telles fortifications du pays ont été adoptées. En vue de faciliter l’harmonisation et aussi dans le but d’éviter la répétition des expériences du passé, en 1987, les Haïtiens ont décidé d’adopter une constitution, empreinte d’émotions certes, mais consacrant la question de la décentralisation et du développement locale. Depuis lors, des efforts sont consentis en vue d’y arriver. Mais les rivalités politiques et les luttes intestines pour le pouvoir, ont conduit aux chaos et à la polarisation. Devant l’impuissance des dirigeants haïtiens face à ces moments, des puissances étrangères foulent le sol haïtien manu militari  en vue de protéger leurs intérêts. L’on se rappelle les interventions répétées des américains sous différentes appellations[2], ce qui contribue à la  concentration des institutions haïtiennes  et à la centralisation des pouvoirs de la république. Les Paysans décapitalisés, des provinces privées des services sociaux de base, Port-au-Prince, centre attractif par excellence par rapport à tout le reste du pays, devient un espace de choix qui attire ces habitants pour leur émergence. Devant la faiblesse des instituions d’accueil, les Ambassades, les ONG et autres institutions internationales présentes en Haïti profitent de ce moment pour dicter des décisions  et réaliser des projets dans des espaces en y plaçant des enseignes mentionnant leur nom, à l’insu des autorités locales et nationales. La reconstruction post séisme du 12 janvier 2010 en Haïti le prouve grandement.

En effet, après le séisme le plus meurtrier qui a ravagé Haïti, des amis de la communauté internationale ont décidé de venir en aide à travers la commission Intérimaire pour la reconstruction d’Haïti (CIRH). Des cotisations de plus dix milliards de dollars américains ont été récoltées en vue de la re-construction du pays. Au lieu de laisser les autorités haïtiennes décider prioritairement, les commissaires interviennent directement en y réalisant des projets bidon et non bénéfiques pour le pays, sans un rapport détaillé de la façon dont ces fonds ont été utilisés. Mais La CIRH n’était pas le seul acteur étranger impliqué dans la construction haïtienne sans les haïtiens, il y avait les ambassades des USA, de France, etc., et d’autres institutions financières et économiques internationales ainsi que des ONG. Donc, certes, il y a des autorités haïtiennes  qui décident de l’épanouissement du pays, mais les véritables politiques sont menées et financées par des étrangers. Et les haïtiens sont tout simplement des utilisateurs et non des véritables bénéficiaires. Leur objectif dans cet esprit est de leur assurer de la rotation économique des sommes dépensées.

4. Port-au-Prince, ville fonctionnelle et dysfonctionnelle à la fois

La vile est un bassin d’emplois. La diversité de métiers et de productions qui s’y trouvent  contribuent à faire de la ville un espace diversité qui rythme avec le développement dans le sens du progrès économique. La ville fonctionne. Etant le support où toutes ces choses se déroulent, la ville est fonctionnelle. La ville distribue des fonctions à d’autres espaces périphériques tout en conservant la mixité. Donc, elle influence et  organise.

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La ville c’est les équipements et les services, mais leur désorganisation ou leur inexistence entraine une inégalité d’accès ou leur dysfonctionnement. En effet, l’augmentation de la population, la stagnation des services ou leur vétusté et la sur exploitation des ressources rendent la ville dysfonctionnelle. Port-au-Prince est une ville de ‘’sans’’. On y rencontre la crise du logement, la pénurie d’eau, des coupures d’électricité à répétition, la détérioration à outrances des conditions d’hygiène, des blocus monstrueux, un transport en commun inorganisé, des véhicules abimés assurant le transport en commun et des tronçons non entretenus, pourtant assurant la mobilité des habitants, la pollution sonore, etc. Donc, la vile de Port-au-Prince, par ces phénomènes non désirables mais développés à l’aide de la non présence matérielle et symbolique des autorités étatiques, de la négligence des responsables des services et sous les yeux complices de la police, rendent la ville désorganisée, insalubre et invivable, du coup, dysfonctionnelle.

5. Port-au-Prince, ville à la fois conviviale et inhospitalière

La ville, de par sa fonctionnalité, devient une machine dont il faut analyser chaque pièce pour comprendre son fonctionnement. C’est une scène où chaque acteur, d’origine différente, par leur symbolisme, leur religion, leur langue, leurs activités –d’où une question d’idéologie-interprète l’organisation spatiale, leur vécu et leur perception des faits. C’est un espace où la facilité d’accès à la connaissance, soit à travers les salons, les conférences débats, les bibliothèques, soit en écoutant la radio, en regardant la télévision, ect. la facilité à la modernité, à la civilité, aux bonnes manières, sont  observées. Car, elle doit être l’espace de convergence de personnes et de fonctions diverses en un seul lieu, afin de faciliter leurs interactions socio-spatiales harmonieuses. Port-au-Prince comme toutes les autres villes, est un lieu de rencontre, de distraction, d’harmonisation, de socialisation, d’éducation. On y trouve les métiers les plus prestigieux, les établissements de formation et d’éducation les mieux équipés  et les fonctions les plus significatives. Donc, un espace convivial et de convivialité.  

Mais, Mais, l’absence des équipements publics permettent aux urbains de définir et de placer leur propre symbole identitaire et référentiel, ce qui entraine la division socio spatiale. En effet, la vie à Port-au-Prince est fragmentée et ségréguée. L’espace urbain subdivise en des quartiers sensibles, marginalisés, séparés à l’aide des limites symboliques et même parfois physiques, distincts de ceux bourgeois, résidentiels, placés en aval. Construis à l’aide des matériaux de récupération, ces quartiers informels et spontanés sont l’objet de la criminalité et de la violence à longueur de journée, ce qui conduit à un éloignement social de leurs habitants. Port-au-Prince, comme toutes les autres villes, stigmatise ses habitants. Ces derniers souffrent et s’offrent la violence. Des personnes sont mortes par bal, à l’arme blanche. On séquestre ses propres sangs contre rançon. Les jeunes, par le souci de la vie, se contraints de se prostituer. Une sorte de pression sur la vie est exercée à Port-au-Prince. Cette pression suscite l’auto suicide. La ville de port-au –prince perd sa fonction première qui est de faciliter la convergence sociale. Elle est devenue inhospitalière et du coup, répulsive.

Conclusion

Lieu de tous les maux, la ville de Port-au-Prince est devenue ces dernières années un archipel de danger. `A cotée des dangers liés aux risques naturels, industriels, voire même technologiques, on y récence des risques liés au transport des matières dangereuses, aux risques sanitaires liés à la pollution aquatique par des déchets domestiques, pharmaceutiques et hospitaliers, ect. La vétusté des équipements publics, la désorganisation spatiale, criminalité, l’incivilité se développent quotidiennement et crées un sentiment d’exclusion, de peur, du coup, de violence. D’où la grande vulnérabilité de la ville liée à la non maitrise de l’urbanisation anarchique grandissante, ce qui crée une auto organisation spatiale propre à chaque espace et l’appropriation illégale par la gouvernance partagée. Ce désordre déshumanise la ville, l’embête et la rend instable en la transformant en un espace répulsif et segmenté, et par extension, en un espace dégoutant et dégouté.

Etant un espace public, la ville devrait faire coexister l’équilibre fonctionnel entre les différentes fonctions, les pratiques sociales et les formes dont sont porteurs les espaces organisés et pouvant ainsi favoriser les interactions positives qui contribuent à l’unité d’ensemble, sans perdre de vue l’intérêt collectif. Ce sera une gestion intégrée et unifiée, pour un espace d’espérance dans le respect du principe de la congruence qui veut que l’espace soit géré en adéquation entre ces différentes dimensions.

Me. Wikelson Auguste
Géographe, Avocat

Bibliographie

AUGUSTE, Wikelson, Urbanisation et contraintes environnementales en Haïti ; cas de la ville de Petit trou de Nippes

BARTHELEMY, Gérard, le pays en dehors essai sur l’univers rural haïtien, Port-au-Prince, henry Deschamps, 1989

CIATTONI, Annette et Yvette VEYREY (Dir), les fondamentaux de la Géographie, Paris, Armand Colin,

DIND, Jean- Philliphie, les quartiers, espaces de vie : La convivialité des espaces publics, version électronique consulté le 28 novembre 2020 à 6h 03 pm.

LEGROIX, Renaud, Ville et mondialisation : le défi du 21e siècle, Paris, ellipses, 20005

LUCIEN, Georges Eddy. Une modernisation manquée, Port-au-prince1915-1956, tome I et II, Port-au-Prince, UEH, 2013, 285 p.


[1] L’expression de Pays en dehors tire son origine de Gérard Barthelemy, pour décrire la non connexion entre Port-au-Prince et le reste du pays, notamment les villes de province.

[2] Les noms des missions des usa en Haïti à transcrire avec les date et objectifs.

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