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L’Édito du Rezo : L’International, encore maître du jeu politique haïtien ?

par Dr Arnousse Beaulière

Jeudi 24 juin 2021 ((rezonodwes.com))–

Le mardi 8 juin 2021, une délégation du Conseil permanent de l’Organisation des Etats Américains (OEA) s’est rendue en Haïti pour s’enquérir de la situation du pays.  Elle a rencontré le président de facto Jovenel Moïse – dont l’échec retentissant est reconnu par le Rapport du Secrétaire Général des Nations unies sur la situation en Haïti à travers le BINUH (11 juin 2017) qui, pourtant, continue de le soutenir pendant que son départ est réclamé à cor et à cri partout – et des représentants de l’opposition. Jerry Tardieu, entrepreneur, dirigeant du mouvement « En Avant », ancien député de Pétion-Ville, a fait partie de cette opposition plurielle.


Le lendemain, celui-ci est l’invité de la rubrique « Le Point » de Radio-Télé Métropole présentée par Wendell Théodore. Les échanges portent, entre autres, sur le déroulement de cette rencontre. L’ancien parlementaire affirme que les dirigeants de l’opposition font comprendre aux émissaires de l’OEA qu’ils entendent résoudre eux-mêmes cette crise. Le journaliste, dubitatif, lui objecte qu’il s’agit là d’un vœu. C’est-à-dire le souhait d’une opposition qui peine à s’unir et parler d’une seule voix.

Jerry Tardieu, qui qualifie « le référendum de Jovenel Moïse d’inconstitutionnel, illégal, illégitime et impopulaire », reconnaît que la situation du pays, sous la coupe réglée de gangs lourdement armés, réputés pro-pouvoir, semant la terreur notamment à Martissant et alentours, est extrêmement compliquée. Il la compare à l’époque où les bandes armées des Cacos ont fait la loi dans le pays au début du XXe siècle, entraînant, entre autres, l’Occupation étatsunienne (1915-1934). Pour lui, la crise est donc « total kapital », c’est-à-dire économique, financière, électorale, institutionnelle, constitutionnelle, morale, sécuritaire. Toutefois, optimiste, malgré tout, il signale que l’opposition travaille d’arrache-pied sur une sortie de crise. En témoigne, selon lui, l’accord politique trouvé, le 6 juin, entre six partis de l’opposition, la porte restant ouverte aux autres partis alliés, y compris le Secteur démocratique et populaire, ainsi qu’à d’autres composantes de la société civile organisée.

Alors, parviendront-ils, enfin, à s’entendre et agir efficacement pour le bien-être de la collectivité face à un pouvoir moribond qui joue la montre ? Il est permis d’en douter. En effet, cette opposition hétéroclite est tiraillée entre, d’un côté, ceux qui s’autoproclament « modérés » de « centre gauche » (OPL, VERITE, INITE, Fusion des sociaux-démocrates, etc.), et ceux qualifiés généralement de « radicaux » d’extrême gauche, voire de communistes (Pitit Desalin, Fanmi Lavalas, Secteur démocratique et populaire, etc.). Il s’agit d’une guéguerre qui remonte aux années 1990 et qui a conduit, à certains égards, au départ du président Jean-Bertrand Aristide le 29 février 2004.


En effet, élu le 26 novembre 2000, à la suite d’un scrutin entaché de fraudes, contesté et boycotté par la majorité des partis de l’opposition, regroupés au sein de la « Convergence démocratique », le leader de Fanmi Lavalas

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s’est retrouvé à la tête d’un pays empêtré dans une profonde crise sociopolitique. C’est une crise à laquelle il a contribué amplement en tant que président autocrate, mais qui a été déclenchée, en réalité, le 11 janvier 1999, par le renvoi du Parlement (46e législature) à majorité OPL, par le président René Préval, en vertu de la loi électorale de 1995 prévoyant la fin du mandat des parlementaires à cette date. Ladite crise s’est amplifiée à la suite des élections législatives et municipales contestées du 21 mai 2000 raflées à 99% par Fanmi Lavalas.

Compte tenu de la terreur qu’ont fait régner ses partisans armés nommés « chimè », Jean-Bertrand Aristide a donc été poussé vers la sortie par l’opposition politique et sociale de l’époque (le « Groupe 184 », le mouvement « Grenn Nan Bouda », l’Université d’État d’Haïti (UEH), des intellectuels pétitionnaires, etc.), le chef paramilitaire et ancien commissaire de police, Guy Philippe, et celui de la milice armée FRAPH, Louis-Jodel Chamblain, avec leurs forces armées venues de la République dominicaine voisine, installées au Cap-Haïtien.

Le 21 février 2004, il a accepté la proposition de sortie de crise avancée par l’International, lequel soutenait à l’époque l’ensemble de l’opposition. Des émissaires de la CARICOM, de l’OEA, de l’Union européenne, des États-Unis, du Canada et de la France ont proposé la nomination d’un nouveau Premier ministre et la désignation d’un « Conseil de sages » représentant les différents secteurs de la société. Inflexible, la Convergence démocratique, en position de force, a rejeté ce plan, et en a proposé un autre le 24 février.

Finalement, quatre jours plus tard, Jean-Bertrand Aristide a été forcé de démissionner sous la double pression de Washington et de Paris, avant de laisser le pays sous haute protection étatsunienne pour être déposé à Bangui, la capitale de la République centrafricaine.


Qu’en sera-t-il, dix-sept ans plus tard, dans le cas de Jovenel Moïse ? Le prochain rapport de l’OEA sur la crise haïtienne nous le dira peut-être.

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